Mais vous êtes pour la fessée ?
Franchement, ce n'est pas du tout le sujet en fait ! Je ne peux pas répondre à cette question parce que je ne sais pas ce que c'est que la fessée. C’est toujours différent et particulier, selon les situations, selon les parents et les enfants. Je pense très simplement que la violence ne règle rien, mais je ne pense pas non plus qu'expliquer à un enfant pendant une demi-heure pourquoi il n'a pas le droit de faire ci ou ça soit une bonne chose. Donc qu'est-ce que c'est que la fessée : de la violence physique ? Le jour ou elle sera interdite par la Loi, elle sera remplacée par quoi ? Le harcèlement moral ? La cruauté mentale a donc de beaux jours devant elle.
Qu'est-ce qui vous choque dans cette proposition ?
La question est de savoir pourquoi on veut à tout prix faire intervenir la loi dans les affaires intimes. Je trouve essentiel de défendre la non-ingérence de l'Etat dans la sphère privée. Il y a un droit qui s'applique à tout le monde selon la situation. Un délit spécifique concernant la question de la fessée est un sujet délicat sinon inepte. Comment fait-on appliquer cela ? Quel est l'arsenal policier que l'on instaure derrière ? Délation des voisins, de l'école, des travailleurs sociaux que l'on va positionner en espions, numéro vert... Les enfants vont dénoncer leurs parents ? Émile Durkheim écrit dans Les règles de la méthode sociologique : « Nous appelons crime ce qui est puni. » Les causes n'apprennent rien sur le crime, il ne se définit que par le traitement dont il fait l'objet. Le législateur constitue le crime en tant que tel par un traitement social particulier : l'application d'une peine. Faire une loi sur la fessée, c'est criminaliser la fessée. Je me répète mais la fessée ça ne veut rien dire, tout dépend du contexte. Tuer en période de guerre, c'est « recommandé », en période de paix, c'est une autre affaire !
Qu'est ce que ça dit de notre société ?
Légiférer là-dessus, c'est caractéristique d'une tendance assez dramatique à mon sens, mais bien réelle : les gens ne savent plus comment gérer leur différents, comment réguler leur vie privée. Ils sont très en demande de la Loi, qui fonctionne comme la dernière valeur refuge. Nos sociétés libérales s'engouffrent aujourd'hui dans un radicalisme de la démocratie : on dirait que les individus doivent être protégés de tout, même du collectif. L'effet pervers de cette tendance c'est une société avec des citoyens sous surveillance, et surtout avec des lois qui ne s'appliquent jamais ! Et puis, on ne cesse de dresser les parents contre les enfants. Les parents sont aujourd'hui enfermés dans une multitude d'injonctions angoissantes et souvent contradictoires. On déresponsabilise les gens, on les infantilise. Tout le monde se plaint de la dislocation du lien social, et ce genre d'initiative va dans le sens de cette dislocation. Toute ingérence de l'Etat dans la vie intime des citoyens va dans ce sens. Plus on renforce la surveillance des liens interfamiliaux, plus on fait en sorte que les gens se sentent déresponsabilisés.
Propos recueillis par Julie Montaudon.