Travailler et faire les trois T : Tailleur, Talons, et... Tire-lait

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Par Ségolène Finet, co-fondatrice de mamaNANA, maman de trois filles de 9 ans, 6 ans, et 21 mois



                               

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 Travailler et faire les trois T : Tailleur, Talons, et... Tire-lait 

Quand on allaite et qu’on a une activité professionnelle, la question de la reprise du travail nous turlupine assez rapidement : beaucoup sèvrent pour la reprise du travail, et d’autres continuent l’allaitement. Voici mon témoignage sur ce sujet pas évident pour  bien des mamans.


Choc culturel Californie/France

Pour Talia, ma petite troisième,  j’ai repris le travail très rapidement après sa naissance, mais comme les bureaux de mamaNANA sont à la maison, j’ai la chance immense de pouvoir travailler tout en allaitant aussi longtemps que je le souhaite.

Cela n’a pas toujours été comme cela. Autrefois, pour ma première et ma seconde fille, j’avais une autre vie, et je travaillais dans un grand groupe international. Après la naissance d’Emilie j’avais été mutée du siège social (californien) de l’entreprise, vers le bureau français. C’était en l’an 2000, et je me souviens comme d’hier du choc culturel que cela avait représenté : en Californie, le siège social de l’entreprise avait plusieurs salles réservées aux mamans allaitantes avec accès discret (la porte donnait sur les toilettes femmes), frigo, fauteuil confortable, stations pour brancher son tire-lait, etc.
 

Toutes mes copines revenaient donc de congé de maternité et continuait à tirer leur lait pour leur bébé. Il était tout à fait admis culturellement de dire à ses collègues (femmes et hommes compris) « Oh désolée, je dois quitter la réunion un peu plus tôt, je vais tirer mon lait. »

Arrivée en France et reprise du travail au six mois d’Emilie, et là je suis dans un autre monde. En faisant une visite de repérage je m’aperçois vite qu’il n’y a (bien sûr) pas de salle pour les mamans allaitantes, mais surtout qu’il n’y a aucun endroit de substitution : pas d’infirmerie, des toilettes minuscules et sans prise électrique (et dont la porte donne sur l’espace ouvert où travaillent tous les commerciaux, quasiment que des hommes), des salles de conférence format aquarium sans possibilité de s’isoler, etc.

 

Tirer son lait dans… la salle du conseil d’administration

Je prends donc mon courage à deux mains pour en parler à la DRH.  Je vois bien à ses yeux légèrement stupéfaits que la question n’a jamais été posée, mais professionnelle et patiente, elle se met en quête d’un local adapté. Au bout de quelques semaines (avec la date du retour au travail qui s’approche à grand pas), elle me trouve une solution : la salle du conseil d’administration, une grande salle toute moquettée avec une immense table  en bois verni et 14 fauteuils à haut dossier. Au moins j’avais de la place !

Parfait donc sauf que la clef de la dite salle était jalousement gardée par le directeur de la caféteria d’entreprise.  Donc, trois fois par jour, il fallait que je traverse les cuisines de la caféteria (là où il y a les friteuses, les immenses plaques de cuisson, les sols en carreaux glissants  et tout), que je frappe à la porte du bureau du directeur,  et que j’interrompe ses réunions d’équipes pour dire « euh il me faut la clef de la salle du conseil d’administration. » Chaque fois il me regardait avec surprise comme s’il avait complètement oublié pourquoi j’étais là, du genre « Encore vous ? Mais vous n’êtes pas déjà venue deux fois aujourd’hui ? »  J’entendais les murmures « C’est la dame qui tire son lait... Ah bon?» Je précise que j’étais cadre et donc je me baladais en Tailleur Talons, et Tire-lait. Je crois que c’est ce contraste qui les étonnait.

 

Ensuite, une fois dans la salle du conseil d’administration je m’installais pour tirer mon lait l’angoisse au ventre car la porte NE FERMAIT PAS DE L’INTERIEUR. Je tirais mon lait avec la frousse que la porte ne s’ouvre, ce qui se passait régulièrement : le monsieur qui vient vérifier le chauffage, la dame qui fait la poussière, le traiteur qui amène les cafés pour la réunion de l’après-midi, etc.   Et naturellement un jour j’ai trouvé la porte close : il y avait un conseil d’administration !

 

Trouver le bon équilibre

Au bout d’un mois, j’avoue, j’ai craqué.  J’étais fatiguée et stressée et j’ai arrêté de tirer mon lait au bureau.  J’en ai pleuré de frustration et de découragement. Emilie est donc passée aux biberons de lait infantile (et la diversification) pour les repas de la journée. Cependant j’ai continué les tétées le matin et le soir jusqu’à ce qu’elle ait 11 mois et j’encourage toutes les mamans à faire cela si elles le peuvent. C’est une façon merveilleuse de réveiller son bébé le matin et de le retrouver son bébé le soir.  Pour celles qui ont des boulots prenants, c’est un excellent compromis. 

Mais allaiter matin et soir a également  son lot de difficultés, parfois plutôt comiques : comme j’avais des voyages d’affaires, je vivais avec mon tire-lait manuel dans mon sac. J’étais parfois obligée de réveiller Emilie pour lui donner sa tétée avant de partir prendre mon avion (à 5 heures du matin !) Je vivais avec l’inquiétude des écoulements de lait visibles, des réunions qui s’éternisent, des trajets en taxi ou on reste coincé dans les embouteillages pendant deux heures. Et le pire, cela a été d’être coincée tard un soir dans un avion qui tourne au-dessus de Roissy, les seins gonflés de lait, et le commandant de bord qui dit « en raison de brouillard sur la piste nous allons rester dans les airs et faire des cercles au dessus de Roissy pendant 45 minutes. Personne ne peut se lever ni aller aux toilettes. » Là j’ai prié que le tweed de mon tailleur absorbe le lait !

 

Oser en parler

Avec le recul je me rends compte que le plus dur lorsque j’ai continué l’allaitement après la reprise du travail, ce n’était pas les conditions pratiques difficiles, c’était que ce soit un secret.  Je travaillais dans un milieu macho, où il y avait très peu de femmes à des postes de responsabilités en Europe. J’étais nouvelle à mon poste et je devais me «prouver» au retour de mon congé de maternité. Donc mon allaitement restait caché, et même des collègues proches ne savaient pas que je continuais à allaiter et tirer mon lait.  Je ne sais pas ce qu’ils pensaient du gros sac noir du tire-lait planqué sous mon bureau !

Si c’était à refaire j’en parlerai à mes collègues au lieu de le cacher. Cela aurait été meilleur pour mon moral, et j’aurais certainement tenu plus longtemps dans un environnement plus ouvert. De plus, si personne n’en parle les mentalités ne changeront pas ! Et puis on est parfois surprise : lorsque j’ai quitté cette même entreprise, un des ingénieurs commerciaux, à qui jamais, de peur de m’attirer des réflexions,  je n’aurais osé avouer que je tirais mon lait au travail, m’a en fait félicitée chaudement pour la création de mamaNANA et m’a dit fièrement que son épouse était animatrice d’une association de soutien à l’allaitement !!! Donc courage et n’ayez pas honte d’assumer vos choix !


Par Ségolène Finet, co-fondatrice de mamaNANA, maman de trois filles de 9 ans, 6 ans, et 21 mois


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